‘’Ecouter les voix du réel…”

20 mai 2020, par Jean-Marie Fessler

Avant tout, je remercie les professionnels de santé et de soutien et ceux qui font fonctionner les réseaux vitaux. Leurs actions ont sauvé des vies.

Celles et ceux dont on s’acharne à réformer le métier par les chiffres et les textes – les 5 446 pages du Code de la santé publique, au 18 mai 2020 -, sans le rémunérer correctement, ont su prendre en charge des dizaines de milliers de patients en grand et immédiat danger. Les praticiens de centaines de métiers, dont ceux d’entrepreneur et d’élu local, ont inventé : masques, gel, tests, logistique de base. Le tissu associatif a créé, au plus près des urgences.

Quant à elles, les administrations ont exclu la médecine de ville et les établissements de soins privés. Irréalisme, réglementarisme, culte de l’amende ont fait apparaître combien elles n’étaient pas entrées dans le XXIème siècle.

A la crise sanitaire grave prévisible, on ajoute une crise économique et sociale et, comme de pratique millénaire, plus de dettes et de prélèvements. Faute de transparence sur leur usage et sous chômage chronique depuis quarante ans, la France centralisée et statutaire paralyse tout. En sus des Agences régionales de santé, on dénombre 34 autres agences et opérateurs !

Au total, celles et ceux qui prennent le risque d’entreprendre et qui travaillent dans le secteur marchand, les trois fonctions publiques et l’économie sociale financent cette tuyauterie géante.

La démocratie et les élus paient d’un prix exorbitant les politiques de celles et ceux qui s’estiment seuls garants de l’intérêt général.

Ce mal français est décrit depuis des lustres.

Même face à la mort de trente mille d’entre nous, infantilisation, manipulation et idéologisme n’auront pas cessé.

Selon le protocole national de déconfinement pour les entreprises, les campagnes de dépistage organisées par les entreprises pour les salariés ne sont pas autorisées.

S’étonner du pessimisme national relève d’une ignorance de la vie réelle de ses concitoyens et d’une surestimation de ses capacités à appréhender complexités et incertitudes.

Aujourd’hui, dans l’ère numérique, chacun sait qu’il faut partager, échanger, croiser les informations dont nous disposons.

Adhérer avec énergie à la France horizontale et collaborative et respecter les personnes de préférence aux institutions embolisées par de ruineuses querelles de bornage ne sont plus des options mais la condition de la survie.

Comment ne pas adhérer à la santé-bien commun, thème fondateur de travail du Cercle Entreprises et Santé ?

Quelques conditions de bon usage sont sans doute à respecter.

Si c’est pour continuer d’imposer des exigences à des existences et des formalismes abusifs aux professionnels, sous gouvernance étatique, ce sera un projet de société dégradé de plus. Tel a été le sort de la solidarité, de la réduction des inégalités, etc.

La suradministration française déteste la souplesse, l’initiative, le pragmatisme et la régionalisation. Pour elle, la vie vivante est une dérogation.

On peut penser nécessaire que les membres des cabinets, administrations centrales et agences prennent conscience qu’ils ne sont pas plus intelligents que les deux millions de personnes qui consacrent leur vie professionnelle au monde santé social. A ceux qui en douteraient, on peut recommander la lecture de n’importe quel glossaire santé, social, handicap ou, pour les plus courageux, celle des trois mille groupes homogènes de malades et leurs tarifs : l’obsession classificatrice.

A défaut de vouloir s’intéresser à l’histoire et à la géographie sanitaires de notre pays, de multiples couches sédimentaires ont été plaquées sur les métiers du soin. Nombre de fonctionnaires hauts ont ainsi pu régler des comptes historiques avec les médecins, placés sous numerus clausus radical de 1985 à 2003.

Parmi d’autres, quatre propositions pourraient être travaillées.

  • Les outils du numérique permettent de discerner dans le flux des livres, thèses, rapports, articles et témoignages, les propositions remarquables, à distance des faux-concepts, dopés à l’ego.
  • A l’hôpital comme ailleurs, le respect des principes de base de tout management efficient, dont celui du respect de la fierté des métiers, devrait relever de l’évidence.
  • Il est impensable en 2020 de ne pas utiliser les instruments de simulation et d’enrichissement coopératif. Il s’agit d’écouter les voix du réel, hors des filtres inhérents aux organisations et des jeux d’intérêts multiples.
  • En ce qui concerne les modèles et algorithmes censés contribuer au mieux-être collectif, un véritable débat infoéthique conditionne la crédibilité des projets.

Le continent des imprévus n’est pas une option. Il est désormais le cadre de nos vies. 

20 mai 2020
Jean-Marie Fessler, directeur d’hôpital, membre du Cercle E & S,
président du conseil scientifique de l’Institut mutualiste Montparnasse.